Confession (très) intime d’un joueur au mental sous-développé

 

Il fallait bien que ça arrive ! Plus de deux ans après l’ouverture de ce blog, je viens de vivre la plus grosse désillusion de ma petite carrière de tennismandemerde, une défaite infâme vécue comme un grand moment de lositude. Pour qu’au moins cette défaite serve à quelque chose, j’ai choisi de coucher, dans un récit un peu particulier, les différentes pensées qui m’ont emmené à vivre cet immense naufrage labellisé FFL.

 

Niveau de compétition : ½ finale
Classement adverse : 15/4 (ex-15/1)
Surface : Champ de (mauvaises) mines
Sensations : Partagées entre l’envie de suicide et de meurtre.
Magnitude d’énervement sur l’échelle de Benoît Paire : 10/10

 

 

Cher TDM,

Autant le dire de suite, aujourd’hui, j’ai pas envie de rire. A l’heure où je débute ces lignes, il est 3h du mat’ et, gagné par l’insomnie, j’ai finalement jugé plus utile de me lever pour coucher mes émotions en descendant un bon rhum-coca plutôt que de continuer à refaire dans ma tête ce putain de match que je viens de perdre et qu’il me faudra, je pense, 6 mois à avaler, vu l’indigence de ma prestation mentale.

Finale de Roland-Garros ? Non, une simple demi-finale de tournoi interne arrachée sans gloire au prix d’un fissurage adverse suivie d’une victoire sans péril (6/1, 6/1) face à un 30 qui passait par là sans que lui-même ne sache exactement comment, ni pourquoi. Rien de mirifique. Et pourtant, alléché par la perspective de disputer ma première finale depuis les minimes, j’avais décrété au fin fond de mon psyché torturé que cette demi-finale était le match le plus important depuis mon come-back.

 

Tous les matches que j’avais joués jusqu’à présent n’étaient finalement que d’aimables distractions prises avec un certain recul et destinées surtout à alimenter ces colonnes. Mais pour cette demi-finale, je sais pas pourquoi, je m’étais mis une pression de dingue. Dix jours que je ne pensais qu’à ça, luttant autant que possible contre la tentation de me projeter trop vite vers une finale que j’aurais absolument voulu jouer car je savais, pour le coup, que j’aurais pu le faire en totale décontraction, avec la satisfaction du devoir accompli (et de pouvoir me la péter devant tout le club). J’avais tout fait pour arriver dans la meilleure forme possible, couru plusieurs fois, réduit ma consommation d’alcool, effectué de longues gammes d’entraînement avec le père spirituel de Benoît Paire, soigné mes heures de sommeil, mangé des légumes, fait recorder ma raquette… Bref, je pouvais pas être plus au top. A part sur un point. Oh, une broutille. La tronche…

Si la force mentale d’un joueur de tennis se mesure à sa capacité à répondre présent dans les échéances les plus importantes qu’il se fixe, alors mesdames et messieurs, bien que vous n’en doutassiez point, je peux le dire officiellement : j’ai un mental de chips ! Dans cette rencontre, j’aurais passé mon temps à subir et à courir après le score, sans jamais vraiment avoir l’impression de la jouer, au final. Deux causes principales : mon adversaire déjà (quand même), un ex-15/1 certes vieillissant mais au jeu taillé pour me casser les couilles, inesthétique au possible, sans rythme et sans panache, mais avec des balles téléguidées pour rester à tous les coups dans le court, juste devant la ligne de fond. Un enfer. La Rolls-Royce du rameur. Le problème de ce genre de jeu est que, entre le moment où l’adversaire expédie sa chandelle et celui où elle te parvient à destination, tu as largement le temps de mettre en activation les cellules de ton cerveau. Et lorsque celles-ci sont déjà au bord de la surchauffe, ça ne loupe jamais : au moment de la frappe se déclenche un concerto de parasites qui s’unissent pour faire de ton geste une sorte de déchetterie à ciel ouvert aussi saine et épurée que la radio du poumon d’un fumeur de gitanes.

 

Putain de cerveau, putain de sport…

 

Cela m’emmène à la deuxième (et principale) cause de mon échec piteux : moi. Les jours – certes rares – où je suis détendu, je ne déteste pas jouer contre des rameurs et prend même parfois un certain plaisir à développer contre eux un tennis d’attaque que je ne me connais pas le reste du temps. Mais là, impossible. Parce que j’étais plus stressé qu’un puceau le jour de sa première. Parce que je voulais vraiment jouer cette putain de finale, m’offrir cette petite parcelle de gloire. Et parce que je crois qu’une part inconsciente de moi-même avait décidé de me priver de ce plaisir.

C’est pas clair ? Lis cet article écrit par l’ancien champion de France Julien Musy. Et note : « Un des plus grands besoins de l’être humain est de se conformer à ce qu’il pense être. » Si tu penses ne pas être capable de te montrer à la hauteur de tel objectif, de jouer à tel classement, de franchir tel palier, bref si tu as peur d’assumer un changement de statut, d’avoir les lumières qui se braquent sur toi, alors une force obscure et inconsciente de ton cerveau mettra tout en œuvre pour te prouver que tu as raison. C’est cette force qui va déboucher sur la double faute moisie à 3-3, 40-40, cette volée toute faite manquée sur balle de break… J’en ai moi-même bénéficié mille fois face à des « petits » 30 ou 15/5 incapables de me battre alors qu’ils en avaient toutes les capacités techniques. Cette fois, la victime, c’était moi.

 


Le résumé de ma prestation…

 

Comment expliquer autrement que les rares moments où j’ai été capable d’enchaîner de beaux points ont été ceux où j’étais dos au mur, comme pour revenir de 3-0 à 3-2 au 1er set ou de 3-1 à 3-3 au 2è set ? Parce qu’à ce moment-là, loin du but auquel j’aspirais, j’ai pu me lâcher sans réfléchir vu que je ne risquais pas de l’atteindre et donc de désobéir à ce cerveau qui m’intimait l’ordre inverse. En revanche, lorsque m’a été proposé pour la première fois l’occasion de prendre la main, en l’occurrence à 3-3, 40-15, je me suis dégonflé comme un Flamby sur son scooter. Passing de coup droit 5 m dehors (ça n’est pas une expression…) suivi d’une volée de revers facile dans le filet. Ma dernière chance était passée.

Je me suis pourtant battu jusqu’au bout. Mais y’avait rien. Pas d’allant, pas de coup droit, pas de plan de jeu. Et surtout, une nervosité incroyable ! Tellement que mon adversaire a réussi à me grignoter le cerveau sur ces deux rares moments évoqués plus haut où j’ai failli revenir dans la partie : le premier lorsqu’il me brandit un poing rageur à la figure, après un gros rallye gagné, alors que je venais de revenir à 3-2 au 1er set. Le second lorsqu’il me toisa sur une annonce de ma part sur la balle de 3-3 au 2è set. Le fameux « t’es sûr ? » devant lequel je me suis décomposé, d’abord parce que la tricherie est la barrière ultime que je m’interdis de franchir, ensuite parce qu’il avait lui-même auparavant multiplié les annonces litigieuses en sa faveur sans que je ne dise rien. Devinant mon agacement, il me lança alors calmement, mais fermement :

. « Ok, ok, c’est bon, calme-toi. T’as l’air tendu, là… »

 

 

Tendu, moi ? Non ! Derrière, double-faute… La suite ne fut qu’une lente déliquescence avant l’inéluctable issue, à laquelle j’ai assisté impuissamment, incapable de réagir, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, jusqu’à un pathétique lancer de raquette final après la balle de match. Vous avez dit mental sous-développé ?

Pour expliquer cette défaite, je pourrais, comme un vulgaire 4ème série (lol, c’est gratuit), me retrancher derrière cette volée stupidement ratée à 3-3, ou cette entame de match inexistante. Mais je sais bien qu’il y avait quelque chose au-dessus de tout ça. Un côté obscur de la force. Pour une raison inscrite dans mes gênes, ma culture, mon éducation, je crois que je suis programmé pour performer à un certain niveau au-delà duquel mon subconscient m’arrête et me dit : « eh oh, stop mon coco, ne va pas au-delà. Ce n’est pas pour toi… » C’est, je crois, ce même processus cérébral qui contribue à créer une hiérarchie entre les joueurs à tous les niveaux, jusqu’au plus haut. Gilles Simon, qui est considéré (à tort selon moi) comme l’un des joueurs français ayant le mieux exploité son potentiel – alors qu’il aura passé sa carrière à courir après le relâchement – ne disait pas autre chose, l’an dernier à Wimbledon, après avoir été battu par Del Potro, au terme d’un match qu’il avait en mains : « A un moment, je dois juste considérer que c’est normal de mener au score contre ce genre de joueurs. Alors que là, je me suis mis à cogiter… » C’est ce qu’on appelle plus communément la peur de gagner. C’est l’histoire de la vie, c’est l’histoire du tennis. Tout le monde est capable de faire un coup droit ou un revers (quoi qu’un revers, dans mon cas, j’en doute…) Mais le cerveau, selon la couleur de ses émotions et l’estime que l’on a de soi-même, va faire en sorte que certains vont s’épanouir pendant que d’autres resteront englués dans des eaux visqueuses de leur médiocrité (je ne parle pas pour Gilles Simon).

 


I quit…

 

Tu penses sincèrement que Richard Gasquet, entre deux rails de coke, il aurait pas eu envie de s’envoyer un Grand Chelem ? Si tu lui poses la question, consciemment, il va te dire que si. Inconsciemment, c’est une autre histoire. Il y a un truc au fond de lui qui fait qu’il ne supporterait pas de sortir de cette zone de confort dans laquelle il se sent si bien, un peu dans l’ombre… Et que personne ne me dise que c’est une histoire de blessure ! Il n’y a rien de plus psychosomatique qu’une blessure. Un joueur qui a pleinement envie, sans freins, guérit généralement de tous ses maux.

Bon, je n’irais pas jusqu’à dire que je suis le Richard Gasquet de la 3è série, mon tennis est bien trop laborieux et mon revers à une main, dont je ne cessais de louer les progrès ces derniers temps, a bien rechuté lors de ce match. Mais putaiingg, cela faisait longtemps qu’une défaite ne m’avait pas fait aussi mal ! Je réfléchis depuis tout à l’heure à ce qui a pu me pousser à ce refus d’obstacle. Je fulmine, je n’en dors pas. Je songe sérieusement à arrêter le tennis, comme j’ai pu le faire dans le passé.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des millions de gens arrêtent le tennis, lassés de se voir sans cesse confrontés à eux-mêmes, à leurs propres limites, leurs propres failles les empêchant d’exploiter leur potentiel. En arrêtant le tennis, ils choisissent la politique de l’autruche. Car il n’y a pas de meilleur baromètre de sa santé mentale que ce putain de sport. Voilà pourquoi, maintenant que j’arrive à la fin de ces lignes, c’est décidé : demain, j’y retourne…

 

Résultat : Défaite 6/2, 6/4.

 

 

Update : Deux jours après ce naufrage, je suis effectivement revenu sur le court. Et j’ai joué le feu. Sport de merde…

10 thoughts on “Confession (très) intime d’un joueur au mental sous-développé

  1. J adore vous lire . Ex tennisman et gloriole d un petit club , je me retrouve dans tout ce vous écrivez . Mais là au delà de la qualité de votre écriture ( ça vaut bien un classement 2 eme série de la scribouillardise) , votre expérience va au-delà du simple match de tennis. Je me permets de partager ce témoignage à mon équipe, pas sportive mais professionnelle.
    Bien à vous et tous mes encouragements dans « votre » quête !
    Thomas

  2. J adore ton style (littéraire bien sûr) .etant moi même un magnifique spécimen de tennismandemerde et ne possédant pas de licence de psychologie je ne peux te donner qu un seul conseil (j osé car je n’ai aucune pudeur et aucune legitimité pour cela) entraine toi plus ! Amicalement Laurent .

  3. « C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des millions de gens arrêtent le tennis, lassés de se voir sans cesse confrontés à eux-mêmes, à leurs propres limites, leurs propres failles les empêchant d’exploiter leur potentiel. En arrêtant le tennis, ils choisissent la politique de l’autruche. »

    Exactement. Le tennis nous met face à nos imperfections et il faut du chemin avant d’arriver à le comprendre et l’accepter.

  4. on est avec toi, pour le meilleur et pour le pire, et on ne serait pas « de merde » si le pire n’arrivait jamais…
    il me semble qu’il manque un lien à « (lire ici) » ?

  5. Merci les gars pour vos com’. Ça m’a bien remonté le moral et grave redonné l’envie de rejouer. J’ai mis les liens à jour dans l’article. Bonne semaine !

  6. c’est la meilleure et la pire des nouvelles : il existe une unique piste qui consiste à dynamiter la lose dans ses fondations.
    Attention
    Beckett «Ever Tried. Ever Failed. No Matter. Try again. Fail again. Fail better.» + Kipling « Si tu peux rencontrer l’échec et le succès et traiter ces deux imposteurs de la même façon. » = entrée dans la relativité générale du tennis.

  7. Jouant au même niveau que toi j’adore te lire ça me fait bien marrer.
    J’essaye perso de me fixer 2 objectifs simples avant chaque match maintenant :
    1/ rester calme (y a le droit de s’énerver un peu si ça remotive mais hors de question de perdre le fil du match)
    2/ se donner à fond physiquement et mentalement si possible

    Si ça s’est réussi je considère mon match comme réussi peu importe le résultat.
    Dans le cas contraire… ben soit j’arrive à voir avant de jouer que mentalement ça va pas le faire et je reste à ma maison ça évite des frais de raquettes, soit je croise les doigts pour éviter le syndrome de benoit paire 😀

    En tous cas félicitations pour le blog ça procure une bonne tranche de rigolade 😉

  8. Merci pour ce billet très bien écrit et qui résume parfaitement mon état d’esprit lors des matchs. A chaque défaite, je me cris bien fort: « j’arrête ce sport de merde ! ». Mais j’y retourne après m’être calmé grâce à l’alcool 😁

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