Le jour où un match de tennis a viré à la séance de psycho

Après deux ans d’arrêt, j’ai repris le tennis en compétition. Et j’ai été vite servi avec un match sans queue ni tête, face à un adversaire frôlant la schizophrénie. Ce genre de match où rien ne va, du début à la fin, ou presque…

 

Magnitude d’énervement sur l’échelle de Benoît Paire : 7/10.

 

« Bon, on va laisser tomber pour demain, je me suis pété le dos en faisant mon jardin. »

Aïe. A partir du moment où j’ai reçu ce texto du mec que j’étais censé affronter le lendemain en consolante de mon tournoi de reprise, j’ai senti l’entourloupe à plein nez. Ce genre de message, on connaît bien, hein. Ça cherche à se faire prier, mais ça se prépare innocemment une excuse idéale en cas de défaite.

Et moi, évidemment, je tombe dans le panneau. En parfaite conscience, mais j’y tombe quand même. Que voulez-vous que je réponde ? « Ok, ça marche, souffre bien, moi je prends ma victoire ! » Bah, non, évidemment. Je suis obligé de jouer le mec conciliant.

A vrai dire, une victoire par forfait ne m’arrangerait pas. Covid puis fissurage puis blessure obligent, je n’ai pas fait de tournoi depuis deux ans, j’ai même très peu touché la raquette. Fatalement, j’ai fait un magnifique first pour mon match de reprise, mais voilà que la providence m’offre une chance de rattrapage face à ce que je pense être une chèvre de concours – modestie, humilité, respect de l’adversaire… -, c’est-à-dire un mec classé 30, soit la plèbe de la 3ème série. Idéal pour relancer la machine.

Un poulet sans tête courant après une amortie involontaire

Bref, ce match, j’ai besoin de le jouer, accessoirement de le gagner. Je propose donc à mon adversaire de décaler, il accepte prestement et à partir de là, quelque chose en moi me dit que ça sent le traquenard. J’ai jamais été trop à l’aise avec les mecs qui louvoient un peu, et là je sens que c’est le cas.

On arrive, on se connaît pas et direct, le gars me raconte sa vie. Vous me direz, c’est convivial. Oui certes, mais je sens que chacun de ses mots est pesé pour, là encore, s’ôter toute forme de pression. « Tu comprends, j’ai arrêté le tennis pendant dix ans, j’ai repris en septembre dernier, c’est bien revenu mais je pense que contre toi, ça va être trop juste. » (sous-entendu : par contre, si on jouait dans deux mois, je te mettrais ta race).

Pourquoi trop juste ? Parce que je suis mieux classé ? Je crois qu’en France, on devrait supprimer ce système de classement qui est certes magnifiquement bien fait, et auquel on est tous très attaché, mais qui est aussi une véritable plaie psychologique. On devrait créer des groupes de niveau plus ou moins élargis et revenir à des tableaux en ligne. Ça créerait peut-être des premiers tours déséquilibrés mais au moins, on arrêterait de se faire des nœuds au cerveau en fonction du classement de l’adversaire. Et on retrouverait le simple plaisir de jouer face à un mec qui a juste deux bras et deux jambes, rien de plus que nous. Hormis parfois un bandeau ridicule dans les cheveux, mais c’est tout.

Bon, sur ces considérations, on attaque et la réalité s’impose : je n’en mets pas une. Je suis crispé comme jamais, peut-être parce que le mec m’a déstabilisé d’entrée, mais aussi parce que je crois que je me suis mis la pression tout seul en ne me donnant pas le droit de perdre. En plus (attention, excuses dans trois, deux, un…), j’ai pas beaucoup dormi cette nuit et j’ai un nouveau cordage à cause d’une rupture de stock sur mon matos habituel. Vous me direz, je pourrai utiliser mon autre raquette mais je pensais que contre un 30, c’était l’occasion idéale de tester (le boulard du mec).

En réalité, j’ai zéro sensation. ZE-RO ! Me voilà donc réduit à sortir le plan ORSSEC tennistique : le chip à tout va. Non, mon cher Lionel, ce n’est pas de l’intelligence tactique, non, je ne fais pas ça pour varier le jeu (connard). C’est juste que j’arrive pas à faire autre chose. Chacune de mes tentatives de coup droit recouvert s’emplafonne sur le M de la pancarte « Charcuterie Morin » accrochée à la bâche du fond de court, ça faisait longtemps que je l’avais pas vue celle-là, elle m’avait pas manquée !

Mais vous savez pas le plus drôle ? Mon adversaire fait encore plus de fautes que moi. Il s’obstine à frapper comme une mule sur ces petites boulettes sans consistance que je lui expédie péniblement, et il n’en met pas une. Résultat, je me détache tout de suite 3-0, dans un niveau de jeu global indigne de ce sport. De part et d’autre du filet, c’est une cacophonie sans queue ni tête. Du tennis de basse-cour.

A propos de basse-cour, je ris (malgré tout) sur la balle de 4-1 lorsque j’adresse à mon adversaire une volée amortie rétro imparable, magnifique mais bien involontaire – déjà, je suis monté au filet sur un malentendu, en pourchassant un let, ensuite j’ai simplement boisé ma volée – sur laquelle il tente de courir pour la forme, sans grâce et surtout sans y croire vraiment. On croirait un poulet sans tête errant après sa cause perdue. Il faut bien trouver des raisons de s’amuser.

« Eh oui, tu comprends, il joue comme un pied… »

C’est alors qu’au changement de côté, le mec entreprend de me faire la causette. Alors que je n’ai rien demandé, le voilà qui se met à me parler de sa « nullité absolue », il m’explique qu’à chaque fois qu’il affronte un joueur mieux classé, il se met à surjouer et arroser dans tous les sens. « Si je faisais pas autant de fautes, je serais 15/4 ou 15/3« , m’assène-t-il en guise de conclusion. Oui, je confirme mais en même temps, c’est un peu le principe du tennis : si on ne faisait aucune faute, on serait tous n°1 mondial. C’est mathématique.

A la fin du 1er set, que je boucle 6/2 en n’ayant fait aucun point gagnant (du moins, aucun volontairement), le gars pousse un peu plus loin le dialogue. Et moi, autant j’aime quand les matches se jouent dans une ambiance fair-play, autant j’aime pas trop quand on me taille le bout de gras. Déjà, je trouve qu’il y une forme d’hypocrisie à cela : Ok, on est là pour s’amuser, mais on va pas se mentir, on est là aussi pour se fourrer mutuellement. Ensuite, je ne fais pas partie des joueurs doués capable de dérouler en relâchement. Moi, je suis un laborieux et comme tous les laborieux, j’ai besoin de me concentrer.

Mais que voulez-vous, mon adversaire me parle et je me vois mal lui répondre : « Ta gueule ». Je viens quand même de lui mettre 6/2, un peu d’empathie, merde ! Je prends néanmoins beaucoup sur moi lorsqu’il se met à m’expliquer, en gros, que s’il n’en met pas une, c’est parce que je joue comme un pied (ce qui n’est pas faux, cela dit). « A chaque fois c’est la même chose, à partir de 15/4, 15/3, les mecs ne font rien, mais ils ne donnent rien, ils ne lâchent rien. Moi, j’ai un tennis d’attaque, tu comprends… »

Oui, je comprends. Et c’est vrai que son tennis est, comment dire… surprenant. Pas deux balles pareilles. Des deux côtés, il joue tantôt à une main, tantôt à deux mains. Tantôt un chip merdique, tantôt un moon-ball, tantôt une marmite, la plupart du temps trois mètres dehors. C’est très pénible. Impossible de me régler.

En fait, il me déstabilise, pendant et entre les points, et c’est peut-être ce qui me plonge dans cet étrange état d’inconfort permanent, alors que je mène largement (6/2, 3-0 désormais). J’arrive pas à savoir s’il le fait exprès ou non, mais c’est très réussi. Je pense néanmoins que son jeu reflète sa personnalité : le mec n’est pas tout seul dans sa tête. Je me demande si je suis pas tombé sur un schizo.

A 3-0, son téléphone sonne. Il répond (là non plus, je comprends pas le concept), il s’éloigne de quelques mètres mais je devine des bribes d’une conversation mouvementée. Quand il revient, il m’explique que c’était sa femme, enfin bientôt son ex-femme, et là ils viennent de se prendre la tête pour une histoire de gosse à aller chercher, en gros sa femme pensait qu’il devait y aller, sauf qu’il peut pas parce qu’il est en plein match, bref ils se sont pas compris, bref, j’expliqu’rai. Mais qu’est-ce que je fous là, sérieux ?

Au changement suivant, à 4-1 pour moi, on reprend la séance de divan. Il m’explique qu’il va pas très bien en ce moment, que cette histoire de divorce le mine, que le tennis est pour lui une échappatoire mais qu’il n’est pas dans les meilleures dispositions mentales. Je voudrais lui dire que je m’en branle à un point inimaginable, que j’ai juste besoin de ma victoire. Mais je peux pas. Le pire est que plus je m’approche du but, plus je me sens mal. Je pressens un mauvais coup.

« T’inquiète pas, je vais craquer »

Et soudain, ce qui devait arriver arrive : la cata. Je rate deux balles de 5-2, parce que je suis trop crispé et parce que mon adversaire, perdu pour perdu, se prend soudainement pour Federer. Pendant trois jeux, je ne vois plus la balle, je tends le bâton pour me faire battre et je me prends coup gagnant sur coup gagnant. C’est autorisé, ça, à 30 ?

A 5-4 contre moi, et avec un flegme qui m’étonne moi-même – pas un mot depuis le début du match, malgré mes sensations affreuses -, j’accepte la perspective du 3ème set (que vont dire mes potes quand ils vont voir que j’ai perdu un set à 30 ?) et je suis pris d’un doute. C’est un 3ème set classique ou un super tie break ? Avec leurs conneries, on ne sait plus. Je pose la question à mon adversaire (je me dis aussi que ça peut casser son rythme). Il me sort alors un truc complètement WTF. « J’en sais rien mais de toute façon t’inquiète, il n’y aura pas de 3ème set. Je me connais, je vais craquer. » J’en hurle encore de rire…

D’autant qu’en effet, c’est exactement ce qui se passe. Voilà que la lumière s’éteint à nouveau brusquement dans le cerveau de mon adversaire, qui se remet à arroser le terrain, passant sans transition d’un niveau 15/1 à un niveau 30/2. Une telle inconstance, honnêtement, je crois que j’ai jamais vu ça. J’en ai fait pourtant des matches de tennis, mais des matches aussi étranges, sans projet, sans introduction ni conclusion, jamais.

Le seul truc cohérent au bout du compte, c’est que le mec s’est battu tout seul pour une sombre histoire de classement, un truc vu et revu des millions de fois. Sinon, rien n’allait dans ce match, hormis la fin (pour moi) : j’ai ma victoire. Me voici joueur de tennis, à nouveau.

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