Ce mec qui te cire sans vaseline sur deux points capitaux…

On a tous le souvenir d’un match où l’on s’est plus ou moins fait fourrer, n’est-ce pas ? Et bien, j’ai la désagréable sensation que la chose vient de m’arriver, au cours d’un match ultra-tendu et ultra-serré qui n’aura toutefois fait que souligner, une fois de plus, mon indigence sur le plan mental. Pas de doute : je suis bien un tennisman français.

 

Niveau de compétition : round-robin
Classement adverse : 15/3 (ex 15/1)
Surface : terrain à géométrie variable
Sensations : Léger manque de vaseline
Magnitude d’énervement sur l’échelle de Benoît Paire : 9/10

 

Salut à tous,

Ça va 2020 vous ? Parce que moi, pas trop là… Jusqu’à présent, c’est un peu le festival de la déprime. L’année vient à peine de commencer, ma saison aussi et je crois que j’ai déjà fait le tour d’à peu près toutes les situations les plus énervantes qui soient au tennis : le non match absolu, la défaite en trois sets après avoir mené 6/4, 3-0 face à un adversaire qui me fait le coup de la blessure imaginaire, la branlée face au 15/3 ancien 1/6 (le fameux…) et là, dernièrement, le clou du spectacle, l’apothéose, le bouquet final : la défaite en 2 sets et 2h45 (!) après avoir eu des balles de jeu dans quasiment tous les jeux face à un pervers narcissique qui m’a livré une guerre des nerfs infernale, allant jusqu’à me cirer (du moins je le pense très fort) sur deux points capitaux d’un match qui ne l’était pas moins à mes yeux.

Mais venons-en au fait. Si je vous ai épargné mes déboires (et mes quelques victoires, malgré tout) jusqu’à présent, c’est parce qu’au fond, dans mon esprit, ma saison ne commençait vraiment que là. Pour CE match. Face à ce même adversaire contre lequel je m’étais proprement décomposé mentalement l’an dernier. Pour cette revanche, je voulais au minimum être à la hauteur du rendez-vous. Je connaissais le style du mec (rameur de la pire espèce, ancien 15/1 avec une technique de chasseur de papillons). Je savais que sa grande force, outre sa capacité à défier l’attraction terrestre par des lobs de revers télécommandés, était l’instauration du combat physique et psychologique. Sur le premier point, pas d’inquiétude. Sur le second en revanche, le doute m’habite : sur les points importants, je me connais, j’ai la fiabilité de John Millman et Tennys Sandgren réunis. Mais là, cette fois, je m’étais promis de ne pas tomber autrement que les armes à la main. J’allais être servi au-delà de ce que j’imaginais…

Sur le plan taquetique, j’avais (le croyais-je) bien préparé mon affaire en regardant cette vidéo d’Alexis Santin : « comment battre un rameur en usant de la tactique du rouleau-compresseur ? », autrement dit sans taper comme un sourd mais en avançant progressivement au fil de l’échange. La théorie m’avait semblé séduisante. La pratique s’est vite heurtée à une certaine réalité : un rouleau compresseur, c’est calme, paisible, solide sur ses appuis, relativement compact à l’impact. Moi, je suis à feu et à cent et quand je suis ainsi, mon fonds de jeu est aussi friable qu’un boudoir prémâché par un nourrisson. Sur le chemin du stade, j’avais échafaudé dans ma voiture un plan machiavélique : faire service-volée dès le premier point, pour marquer mon autorité. J’y renoncerai dès l’échauffement, constatant mes mains moites et mon cardio déjà dans le rouge. Merci Alexis, mais ton plan ne doit fonctionner que pour les gens dotés d’un psychisme relativement normal sur un terrain de tennis. Pas pour moi, donc.

 

D’entrée, une guerre de tranchées…

Faute de mieux, je décide d’aborder mon adversaire de front, sur son propre terrain : celui de la lime. Et, ma foi, le début se passe bien. Je me détache 3-0 en commettant très peu de fautes . Tiens, c’est peut-être mon jour, me dis-je. Il faut quand même préciser que ces trois premiers jeux ont duré pas loin d’une demi-heure. Nous y sommes. Le combat est installé. Je le paye derrière avec un premier jeu caviardé (3-1). Premier coup de canif dans ma cuirasse. Mais ça va, tranquille. Au jeu suivant, 40-0, 3 balles de 4-1, puis bientôt 5, et 6, et 7 ! Je sens que ça se corse, je me dis qu’il faut absolument que je prenne le large dans ce set et fatalement, je me crispe sur toutes ces opportunités, alors que lui, bien entendu, saute sur la toute première : 3-2. Coup de couteau dans le coffrage.

Mais celui-ci reste encore solide. Je ne pipe mot. Le jeu suivant, je lui rends un peu la monnaie de sa pièce et me détache 4-2 en sauvant 3 ou 4 balles de 3-3. Je marmonne un petit « yes » timide, de peur de passer pour un con. Je fais bien car, sans le savoir encore, ce sera mon dernier jeu du set. J’ai pourtant encore une opportunité pour mener 5-2, grâce à un revers qui touche la bande du filet et qui me fait penser encore, à cet instant, que le karma est avec moi. Mais je la gâche d’une accélération de coup droit assez affreuse (ça y est, j’ai sorti la sulfateuse en coup droit, preuve intangible d’une crispation naissante). Bon, 4-3. Je vais bien, tout va bien. Je m’asseoies. Je ne dis rien. Et repart au mastic.

Entre nous deux, nous y voilà, la guerre psycho-tennistique fait rage. Tendance guerre de tranchées. A plusieurs reprises déjà, il m’a lancé un « t’es sûr ? » plein de défiance sur des balles que j’ai annoncé « out » pour la simple raison qu’elles l’étaient, dont une de 20 bons centimètres. Cette défiance ne me plaît guère, me déstabilise même un peu, mais bon, je mets ça sur le compte de la tension. Chaque point, chaque jeu est âprement disputé, comme si notre vie en dépendait. C’est d’ailleurs complètement con, cette expression : « jouer comme si sa vie en dépendait ». A un moment donné, c’est précisément la pensée qui me traverse l’esprit : et si ta vie dépendait VRAIMENT de ce match ? Bon, n’essayez pas. Ça vous paralyse plus qu’autre chose. Cette expression est à bannir.

 

1h de jeu : première tentative de coït contre nature

Mais revenons à nos moutons. Je jette un coup d’œil à ma montre. Déjà pratiquement 1h de jeu. Merde, j’ai les courses à aller chercher dans 2h30, je pensais être méga large mais si on continue à ce rythme, je risque d’avoir des soucis avec ma femme. Allez, un peu de concentration. Parce qu’on est à 30-30, et que Monsieur entreprend de me déborder, sur ma gauche. L’affaire est assez rare pour être prise en considération. Ça va, la balle est dans le couloir. J’annonce faute. Je suis assez sûr de moi mais comme la balle est proche de la ligne, par réflexe, je cherche du regard son approbation. Il ne faut jamais faire ça. Evidemment, ça ne rate pas :

– « Ah non, moi je la vois exterieur ligne, on remet 2 balles ? »

Là, j’aurais probablement dû faire l’enculé et répondre que non, elle est clairement faute, c’est mon côté, 30-40. Mais je ne sais pas faire ça. J’accepte de remettre deux balles. Et bien sûr, je finis par perdre le jeu, non sans avoir eu encore 1 ou 2 balles de 5-3. Ça commence à faire beaucoup… Mon blindage intérieur commence à se lézarder sérieusement, à l’image de mon coup droit. Je prononce un premier juron bien audible (heureusement, pas de juge de ligne poucave derrière moi) et, là-dessus, connaît un premier gros coup de bambou mental qui me vaut de perdre de perdre blanc ou presque les deux derniers jeux. 6/4 pour « l’autre ». Ou comment détruire en 5 minutes de jeu l’ouvrage d’1h15. Je fusille une balle devenue le souffre-douleur de ma colère. Et hurle à pleins poumons ma détresse absolue. Tout est à refaire, mon cher Michel…

 

Le Monfils-Simon de la 3ème série

A ce stade, je dois dire qu’il m’apparaîtrait désormais plus accessible de grimper l’Anapurna en tongs et à mains nus que de gagner ce match. Mais bon, n’ayant rien de mieux à faire, je décide de repartir au combat au 2ème set. Si c’était encore possible, celui-ci ne fait qu’empirer. Ça devient terrible. Ce n’est plus une guerre, c’est un conflit nucléaire. Entre la crispation latente et les balles déjà largement râpées, aucun de nous deux n’est plus capable de faire le moindre point gagnant, hormis sur quelques montées au filet sournoisement emmenées. Potentiellement, je sens bien que c’est plutôt à moi de faire le jeu, mais comment faire quand son bras est gangréné par une chape de plomb ? Je tente tout pour m’en libérer, ayant recours à mon fameux « truc » des visualisations gestuelles en coup droit, celui de Grigor Dimitrov tout d’abord, puis Mary Pierce, Arnaud Clément, Marat Safin, bref c’est sans queue ni tête, du grand n’importe quoi… Mais par moments, ça marche. Quant à mon revers, ça fait un petit moment qu’il a oublié le sens du mot lift. Je le saucissonne à qui mieux-mieux et là-dessus, mon adversaire n’est pas en reste. Une vraie boucherie-party ! Mais pas vraiment du tennis côte de bœuf à se mettre sous la dent. Plutôt de la merguez premier prix. Et pas un point gagnant, donc. Chaque échange est long comme un jour sans bière. Le Murray-Djokovic (ou plutôt le Monfils-Simon) de la 3ème série. Le niveau est très honorable, mais c’est une véritable torture psychologique.

Le score est au diapason de ce pensum tennistique. Sans fin. 1-0 pour moi, 2-1 pour lui, 3-2 pour moi, 4-3 pour lui, 5-4 pour moi. Chaque jeu que je perds – je dis bien CHAQUE jeu -, c’est non sans avoir eu minimum une balle de jeu. Mais sur toutes ces balles, il ne fait jamais la moindre faute, me laissant m’emplafonner dessus avec une régularité presque désopilante. Et plus j’en rate, plus je flanche. Il y a quelque chose en moi, une force obscure, supérieure, qui m’empêche de gagner ce match, comme si je ne m’en sentais pas capable, pas digne. Je le sens, je le sais. C’est clairement une défaillance mentale, un manque flagrant de confiance et j’en suis tout à fait conscient. Cette lucidité me transforme en spectateur impuissant de ma propre infortune, mais m’aide aussi à mieux la supporter, quelque part. Et, passé ce moment d’auto-flagellation, je dois en revanche me reconnaître le mérite de conserver une grande combativité, luttant corps et âme contre ce mauvais sort que je devine inéluctable. Enfin, quasiment inéluctable. Car à 5-4 en ma faveur, je pressens quand même une ouverture. Je me dis : « tiens, et si j’allais finalement renverser le cours du destin ? ».

La balle flirte avec la ligne… « out, large ! »

Je décide de jouer ce jeu « comme si ma vie en dépendait ».  0-30. A 2 points du set, mon cher Jean-Paul. Je commence à penser au 3ème. Au moins, si je perds, ma défaite sera honorable. Merde. 15-30, 30-30. L’ambiance est plus tendue qu’un string de Kim Kardashian. Accroche-toi mon coco… Le point qui suit, importantissime, est à nouveau une dure lutte. Pas certain que mon cœur va tenir le choc, je décide de tenter un truc bizarre : une accélération de coup droit long de ligne. J’y mets une application d’école. Appuis parfaitement posés, poussée de la jambe arrière à la frappe, passage de l’épaule à l’accompagnement et pronation du bras en fin de geste (il paraît qu’il ne faut pas penser à sa technique pendant un match…). La balle part bien, elle est gagnante… mais flirte avec la ligne de couloir. Bonne, faute ? Honnêtement, je n’en sais rien, le doute est permis. Mais pas dans l’esprit de mon adversaire qui crie aussitôt : « out !!! »

Comment peut-il en être aussi sûr ? Je lui fais part de mon incertitude. Il se justifie prestement : « si, si, largement faute, je t’assure. » Et se replace pour servir. Je ne dis plus rien, comme paralysé, tétanisé. Mais, devant mon désarroi manifeste, il fait alors mine de se raviser : « bon allez, elle est faute mais on en remet deux, si tu veux. » Je décline sa proposition. Je l’aurais accepté si lui aussi avait reconnu avoir un doute. Mais là, il veut me faire passer pour le méchant, le tricheur. Je sais que je ne le supporterais pas psychologiquement. Et lui le sait aussi, probablement. Au set précédent, sur une annonce tout à fait similaire, j’avais pour ma part remis deux balles car il disait être sûr de lui. C’est la différence dans les deux cas : le doute de mon côté ; l’assurance du sien.

D’un coup, une éruption incontrôlée

C’est aussi ce qui me retient de l’accuser de manière ferme et définitive de tricheur. Et s’il avait raison dans ces deux cas ? Je sais qu’il y a des moments, on veut tellement qu’une balle soit bonne ou faute qu’on peut sincèrement se tromper. Mon instinct me pousse toutefois à penser que le gars n’est pas tout blanc. S’il ne m’avait pas mis la pression sur plusieurs de mes annonces auparavant, peut-être aurais-je eu moins de scrupules à me défendre sur ces points cruciaux. Là, j’ai juste peur d’être taxé de tricheur.

Je tente d’aller me replacer, calmement. Et puis d’un coup, j’explose. Le dernier verrou de mon coffre-fort saute sans prévenir. Je me retourne vers la bâche de fond de court et me mets à hurler : « Putain, ça existe encore des mecs pareils, je ne supporte pas ça, marre de me faire FOURRER !!! » Une éruption verbale totalement incontrôlée. Est-ce moi qui ai hurlé ça ? Mon double ? Je ne réponds plus de rien. Mon esprit est sorti de mon corps, remplacé par un autre, totalement fou. La dernière chose dont je me rappelle de ce jeu, c’est de sa double faute qui a suivi et de son cri de rage qui l’a ponctué : « Il ne fait que gueuler, on peut pas jouer !! » Tout aussi fort, j’ai répliqué : « Tu m’étonnes que je gueule ! » Sympa l’ambiance… Ensuite, c’est le black-out. Le jeu s’est poursuivi. Je me demande si je n’ai pas obtenu une balle de set. Je n’en suis pas sûr. Je n’étais plus vraiment là.

 

« Allez, on joue pour s’amuser » (lol)

 

Tout ce que je sais, c’est que je finis par perdre ce jeu. 5-5. Et aussi celui d’après, facilement cette fois, en enchaînant plusieurs bourdes. Furibard, je fracasse une nouvelle fois une balle contre le mur en tôle, ce qui me vaut un regard et une réflexion désapprobateurs de sa part. Il va me faire la morale, bientôt ? Tout en réfléchissant à la manière dont je vais pouvoir régler mes comptes avec lui une fois ma défaite consommée (un sermon façon Connors ? un crachat façon Chela ? du mépris façon Serena ? Un pugilat façon Nastase ?), je décide malgré tout de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour empêcher ce pervers de triompher. Dans une dernière rémission, j’égalise à 6-6. Tie break. Immanquablement, le tie break revient toujours au plus fort mentalement. Il l’est beaucoup plus que moi. Il ne fait pas une faute. Je me liquéfie et le perds 7 points à 1, sans discussion cette fois.

Je me contiens à la poignée de mains et trouve même la force de lui souffler un « bien joué » quelque peu hypocrite (à peine…), pour ne pas trop passer pour un mauvais perdant. Et, une fois revenu sur la chaise, j’opte finalement pour le froid polaire. C’est lui qui prend l’initiative du dégel. Il l’aura voulu. Je lui sors ses quatre vérités, sans agressivité, mais fermement. Il me coupe la parole et se lance dans un  monologue durant lequel il se permet de me faire la morale, avec un insupportable petit sourire en coin auto-satisfait : « Tu es trop frustré sur un terrain de tennis, tu te comportes comme un gamin de 20 ans. Ça vaut pas le coup de se prendre la tête, moi je joue pour m’amuser… »

Ah parce que s’amuser, c’est cirer ses adversaires sans vaseline ?? Ta gueule. S’il te plait, ta gueule.

 – « Ok, n’en parlons plus. »

Sur la frustration, il n’a pas tort. Je sais d’ailleurs que j’ai perdu ce match en premier lieu à cause de mes démons, et non pas de ces deux balles litigieuses. En revanche, je me permets de contester la thèse de l’immaturité, du moins celle selon laquelle celui qui s’énerve serait moins mature que celui qui triche et/ou manipule. Je finirais cette longue catharsis par une question sérieuse : n’est-il pas temps de prendre le taureau par les cornes et prendre des mesures pour éradiquer ce fléau des grugeurs qui gangrène nos tournois de campagne ? A vos idées…

 

Score final : défaite 6/4, 7/6

 

PS : Pour rappel, ceux qui veulent gruger en toute impunité, relisez ce tuto maison !

One thought on “Ce mec qui te cire sans vaseline sur deux points capitaux…

  1. Il est certain que lui dire ses quatre vérités n’arrange pas la situation, mais au moins te permet de te soulager. Si ton adversaire est de mauvaise foi de toute façon il n’y aura rien à faire.

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