Le jour où je suis tombé sur plus roublard que moi sur un terrain de tennis…

Je ne pensais pas la chose possible. Mais, pour mon premier match au tournoi de tennis interne de mon club, je suis tombé sur un adversaire plus roublard que moi. Pendant toute la partie, j’ai tenté de résister bravement à ses tentatives de déstabilisation. Jusqu’à un tour de passe-passe final qui m’a laissé pantois…

 

Niveau de compétition : 1er match de poule.
Classement adverse : 15/3 (ex 15)
Surface : Terrain légèrement raccourci (par l’adversaire).
Sensations : Crispées, crispantes et crise de nerfs…
Magnitude d’énervement sur l’échelle de Benoît Paire : 5/10.

 

Salut TDM !

J’imagine que, comme moi, il est un tournoi que tu coches particulièrement à l’avance quand tu planifies ta saison : le tournoi interne. Le tournoi interne, sous ses dehors conviviaux, c’est probablement le tournoi qui génère le plus de pression dans une vie de TDM. Car tu sais très bien que si tu perds, ton bourreau se vantera de sa victoire (en la surcotant largement…) auprès de tout le reste du club et accessoirement, te chambrera voire te fera insidieusement sentir inférieur à lui jusqu’au jour où tu auras l’occasion de prendre ta revanche. Un jour qui n’arrivera peut-être jamais… Bref, en tournoi interne, chaque match équivaut à l’épreuve des poteaux de Koh Lanta : une torture psychologique qui a toutes les chances de se finir en humiliation totale. Sauf si tu es la star du club, ce qui n’est – évidemment – pas mon cas.

En revanche, cet enfoiré de tirage au sort m’a justement réservé, dans ce tournoi qui se déroule par poules, une entrée en matière contre l’une des vieilles gloires du club, et présentement tenant du titre. Je ne connais pas le type, si ce n’est qu’il est le père du tout premier adversaire que j’ai affronté lors de mon retour à la compétition, il y a un peu plus de deux ans, lors de ce même tournoi interne (lire ici). Avec un niveau de jeu bien plus fort que son fiston, puisqu’il a fréquenté pendant des années la 2ème série avant de redescendre progressivement, miné par l’âge (la cinquantaine) et par une double prothèse de hanche. Le Andy Murray local, quoi.

L’air de rien, je vais prendre quelques infos sur lui auprès d’un autre gars du club. Sa réponse :

  • « Ah, tu joues contre lui ? Une vraie teigne, je te préviens… Et mauvais joueur, en plus. Méfie-toi, si tu commences à l’accrocher, il va te carotter des balles, c’est sûr ! »

Bon, ça commence bien cette histoire…

 

Quatre Prince Graphite sous le bras,
maillot de foot improbable sur le dos…

 

Un premier rendez-vous est fixé pour le match. Le gars me fait le coup de l’annuler 3 heures avant alors que je m’étais retenu sur le pinard lors d’un repas de famille dominical pour éviter d’arriver en moon-walk sur le court. Aucune explication, évidemment. Bon, passe encore. On va pas commencer à jouer les connards procéduriers et suspicieux.

Second rendez-vous. Cette fois, c’est la bonne (ou presque, on va le voir…). Quand je vois le gars arriver avec quatre Prince Graphite sous le bras (la verte avec la barre stabilisatrice sur le cœur de la raquette, époque Ferrero) et un maillot de foot improbable sur le dos, je me dis que je m’apprête à vivre un match bien compliqué…

Compliqué, il va l’être avant même de débuter les premières balles d’échauffement. Panne d’éclairage dans la salle. Il fait grand soleil dehors, on y voit suffisamment à mon avis, mais mon adversaire estime que non. A moitié bigleux selon lui (ça fait quand même beaucoup, en plus des hanches en plastique), il décrète qu’on va être obligé d’annuler le match. A contrecœur, je lui propose de passer dans la salle d’à côté, une espèce de centrifugeuse  atomique qui n’a pas dû être rénovée depuis la création du club. Mais il décline, à mon grand soulagement je dois avouer, car je n’ai pas envie non plus de jouer au tennis avec une balle qui rebondit comme du pop-corn dans une poêle. Il va alors chercher le gardien du stade qui, grand sauveur, parvient à faire revenir le courant d’un coup de tournevis judicieusement placé. Et la lumière (re)fut. Mais pas à tous les étages.

 

Il est flou, Afflelou !

 

Nous voilà donc parés à attaquer les hostilités. Avant cela, mon adversaire, comme pour se déculpabiliser, se lance dans un cours d’ophtalmologie pour m’expliquer le degré d’altération de sa vision, tout en prenant soin de me glisser qu’il n’a pas ses lunettes de sport habituelles et qu’il est obligé de jouer avec des verres progressifs, ce qui est absolument incompatible avec la pratique du tennis dans une salle obscure. Sans doute une façon de préparer à l’avance une excuse, au cas où…. C’est à ce moment-là que je réalise pour de bon à quel point je suis encore tombé sur un sacré loustic. Heureusement, j’étais prévenu, donc paré psychologiquement à encaisser ces perfides attaques. Il le faut, car je suis conscient de la terrible guerre des nerfs qui va m’être imposée d’entrée.

De fait, il n’y a pas de round d’observation. Tout de suite, les échanges sont âpres, longs, rugueux. Le gars est doté d’une belle technique – normal pour un ancien 15 – mais ne joue pas très vite et n’agresse pas beaucoup, jouant plutôt sur sa filière de marathonien ascendant footeux. Un peu la mienne, en fait. Complètement, même. On m’avait recommandé de lui casser son rythme mais, trop stressé pour pouvoir le faire, je décide de rester sur cette même filière, en priant pour que mes hanches saines et ma vision de jeune homme finissent par me conférer l’ascendant.

C’est plutôt un fait de jeu qui va le faire. Un drôle de jeu, en l’occurrence. A 1-1, alors que je viens de me faire remonter de 0-40 à 40-40 –  ce qui est en soi l’un des choses les plus horripilantes au tennis, avec la double faute -, Monsieur entreprend de m’agresser sur mon revers. Je ne peux que répliquer d’une sorte de caramel mou qui le surprend mais vient s’écraser juste dans le couloir. C’est du moins ce que je crois comprendre à sa façon curieuse de lever le bras.

 

 

Out ? Are you sure ? Je le regarde d’un air frondeur, façon Eric Cantonna toisant l’arbitre qui vient de lui mettre un carton jaune. Mais je ne pipe mot et me replace, pensant que ça fait avantage pour lui. Puis jeu, après un coup droit tout bonnement hideux de ma part qui atterrit quelque part entre le joint de soudure situé à l’extérieur du couloir et le filet de protection fixé sur le mur en tôle. Jamais compris l’intérêt de ce filet, d’ailleurs. Peut-être pour protéger les murs des excès d’énervement de certains ? Bon, c’est pas la question. Jeu pour lui, 2-1, me dis-je en m’approchant du banc. Mais là, grand seigneur, mon adversaire m’arrête et me dit qu’en fait, ça faisait avantage pour moi puisque mon caramel mou du point d’avant s’était écrasé sur la ligne. Ah bon ? Je ne comprends plus rien mais je prends. Egalité.

Puis avantage pour moi. Sur ce point, porté par je ne sais quelle force audacieuse, je tente un revers péniblement accéléré long de ligne qui atterrit cette fois, clairement, dans le terrain. Mon adversaire arrête le jeu. Commence par dire faute, puis se ravise, et me demande ce que j’en pense. Ce que j’en pense ?  Que normalement, ça devrait faire point pour moi. Mais que bon, vu qu’il a été fair-play juste avant, je peux malheureusement pas me permettre de faire le connard. Je pèse le pour et le contre et lui propose de remettre deux balles. Mais je viens de comprendre sa stratégie : instaurer un climat de doute latent, permanent. Il s’approche de moi et me dit : « Bon, je dois t’avertir, ça va être dur pour moi aujourd’hui, j’y vois vraiment rien du tout… » C’est pour mieux m’entuber, mon enfant ?

Je finis par remporter ce jeu, ce qui a pour effet de me libérer un peu. Contrairement à mes deux matches précédents, j’ai pris, cette fois, un départ correct. En plus, j’ai de la chatte réussite. Sur le jeu suivant, je réussis un « let » aussi imparable qu’indécent, qui me permet de me détacher 3-1. Là, mon adversaire pète pour de bon une durite, faisant une très claire allusion gestuelle à deux mystérieuses cornes de bois qui commenceraient à pousser sur le dessus de mon crâne. Je ne lui en veux pas. J’en ai dit ou entendu des pires sur un terrain. Mon let, il est vrai, était de cet acabit :

 

 

Plus étrange est ce changement de monture optique qu’il opère en plein milieu d’un jeu, alors que je mène 4-2 désormais. A 30-15 (sur son service), tandis qu’il vient il est vrai de manquer un smash que Gilbert Montagné aurait probablement mis dans le terrain, voilà t’y pas que mon énergumène va rejoindre sa chaise et s’y installe durant de longues minutes, le temps de sortir une nouvelle paire de lunettes de son sac, les essuyer avec sa serviette et faire avec quelques gestes de service à blanc, pour bien me montrer probablement que son smash manqué n’était qu’une question de vision non adaptée. Le tout sans me demander mon avis ni même m’accorder un seul regard. Bizarre…

A la reprise, je rate deux balles d’affilée de 5-3 et voit mon adversaire recoller à 4-4. Dur… Ai-je été déstabilisé ? Pour être tout à fait honnête, c’est surtout lui qui joue mieux à ce moment-là. Moi, je recommence à me crisper. Le jeu que je propose à 4-4 est l’exact contraire du panache. Je décide de tout verrouiller à double tour. Que des ronds en coup droit, que des chops en revers, zéro prise d’initiative…  Mon adversaire est obligé d’attaquer le premier ce que, visiblement, il n’aime pas. Surtout que, ayant définitivement abandonné toute forme d’honneur, sacrifié sur l’autel de mon envie de gagner, je lui propose systématiquement une chandelle lobée à chacune de ses tentatives de monter sur mon revers. Note esthétique : 0. Note artistique : 0. Taux de couillométrie : 0. Mais efficacité : 10/10 ! Je reprends l’avantage pour mener à 5-4. Mon adversaire décrète qu’il n’a décidément rien à faire sur un court de tennis, qu’il n’a de toute façon pas envie de jouer et que si c’est pour faire ça, autant rester chez soi. Caliméro, va !

Au changement de côté, il me fait cette fois le coup de l’interminable changement de grip. Une insulte à Richard Gasquet, le Lucky-Luke de la spécialité. Lui me le fait façon tortue sous Lexomil. Environ 10 minutes pour changer son grip. Je choisis d’en plaisanter avec lui en le chambrant sur le côté vintage de sa raquette. Tout ça ne va quand même pas m’empêcher de conclure le set sur mon service, hein ? HEIN ? Je me dis qu’il a peur. Allez, je vais l’agresser un peu. Dès le premier point, je me lance à l’assaut du filet. Plutôt bien, d’ailleurs. Suffisamment bien pour me procurer une volée de coup droit absolument inratable. IN-RA-TA-BLE. Comment ? Oui, même pour Gilbert Montagné. Une volée à peu près de ce degré de facilité :

 

 

La suite, vous la devinez. Pour une raison aussi obscure qu’une explication d’Alexandre Benalla devant un juge, je me vautre complètement sur cette volée qui s’avère un bon mètre trop longue. J’hésite entre hurler comme un cochon égorgé, arracher mon short à la manière d’Andrew Illie ou faire un feu de joie avec ma raquette. Je me contiens tant bien que mal…

 

Mais ça y est, malgré toute la bonne volonté que j’ai pu mettre jusque-là, mon mental vient de développer un cancer généralisé. Je perds blanc mon service : 5-5. Puis 6-5 pour mon adversaire qui, à 40-30, annonce mon lob de revers « juste derrière » alors que, au feeling, il me semble vraiment bien dedans. Le voilà, le « carottage » tant attendu. Au pire moment. Furibard, je vais actualiser le panneau de score en grommelant dans ma barbe, au cas où il veuille bien l’entendre, cette petite phrase emplie d’esprit chevaleresque :

  • « On me l’avait bien dit, qu’il carottait des points… »

Ce à quoi, il me répond un truc qui n’a rien à voir :

  • « Tu t’es trompé dans le score, ça fait 6-5 pour moi, pas pour toi ! »

J’ai pensé : « Ta gueule ! »

J’ai dit : « Ah ouais, merde, j’ai confondu « club » et « visiteur », désolé. »

Bref, ça fait 6-5 pour lui.

 

« Je sens que je vais devenir désagréable »

 

A ce stade, bande de petits connards, vous devez probablement penser que le match est fini. Et bien oui, le match est fini. Mais pas pour moi. Pour une raison que je ne comprends toujours pas, mon adversaire, au lieu de m’enfoncer la tête que j’ai déjà bien sous l’eau à ce moment-là, me fait offrande du jeu suivant qui me permet de revenir à 6-6. Tie break.

Au moment d’attaquer ce crucial jeu décisif, pour évacuer le stress ambiant, je décide un truc ridicule : me mettre, littéralement, dans la peau de Rafael Nadal. Je me dis que je dois jouer chacun des points à venir avec une intensité maximale, aller le chercher, bref jouer avec des Corona… pardon, des Corones (quoi qu’une Corona aurait été bienvenue aussi à ce moment-là). Je ne visualise pas Nadal. Je SUIS Nadal. Sur le tout premier point du tie break, j’enchaîne en vociférant 3 ou 4 coups droits agressifs, coup du lasso en fin de geste, trajectoire bombée sur son revers à une main, le tout en me souciant bien peu du pathétique décalage qui doit exister entre le volume énergétique que j’imprime à la frappe et le réel poids de celle-ci. Niveau honneur, j’en suis plus là. Le « combat » dure ainsi 4 points. A 2-2, mon adversaire enchaîne trois fautes directes et, à 5-2 pour moi, plie définitivement les gaules. Il commet alors deux doubles fautes consécutives, à moitié volontaires, qui m’offrent le set.

Je m’attends à subir ses élucubrations, mais non. Le gars ne s’arrête même pas au changement de côté. Posément, il enchaîne directement sur le 2è set avant de me faire don tout aussi généreusement du premier jeu de celui-ci. Au changement de côté, il se dirige vers moi et me dis :

  • « Bon, ça sert à rien d’insister, je n’y arriverai pas, je vais arrêter là… »

Je le regarde, d’un air éberlué. Ai-je bien ouï ? Visiblement oui, puisque le voilà qui range ses Prince dans son sac.

  • « Euh, non mais tu vas pas arrêter là, sérieux ? »
  • « Si, si, je préfère arrêter, je n’ai vraiment pas envie de jouer et je sens que je vais vite devenir désagréable… »
  • « Mais vraiment, t’es sûr ? »
  • « Oui, oui.. »

 

Je ne le lui proposerai pas une troisième fois. L’an dernier, le meilleur joueur du club et accessoirement meilleur pote de mon adversaire du jour (je comprends pourquoi…) m’avait déjà fait ce même coup de vouloir abandonner en plein match. Sauf que je l’avais convaincu de reprendre le jeu, il l’avait fait et avait fini par me battre (logiquement). Je ne me ferais pas avoir une nouvelle fois.

Je suis persuadé qu’en insistant davantage, il aurait fini par rejouer. Et il est fort possible qu’il m’aurait battu, car comment veux-tu rester concentré après un truc pareil, sachant que jusque-là j’étais au taquet et que lui, effectivement, devait être assez loin de son meilleur niveau ? Je décide donc d’arrêter les supplications et range à mon tour ma raquette. Voyant ça, mon adversaire me serre la main et se lance alors dans une confession sur canapé lors de laquelle il est successivement question de ses problèmes professionnels, conjugaux et de son manque de motivation devenue chronique sur un terrain de tennis.

Je l’écoute avec une bienveillance tout à fait simulée, car au fond de moi, j’ai juste envie de prendre ma perf et me casser.  Pour savourer. Ce ne sera pas le cas. A aucun moment je n’aurais vraiment l’impression, ensuite, d’avoir gagné ce match. Pire même, je vais me mettre à culpabiliser pour n’avoir pas tenté suffisamment de le convaincre de reprendre le jeu. Sur le terrain, j’avais réussi à ne pas me laisser déstabiliser par ses accès de roublardise. Mais son tour de passe-passe final, que j’avais pas du tout vu venir, aura eu raison de moi ! Depuis ce match, je ne mets plus une balle dans le court. Et la suite du tournoi arrive très vite…

Résultat : victoire 7/6, 1-0 abandon (fissurage)

3 thoughts on “Le jour où je suis tombé sur plus roublard que moi sur un terrain de tennis…

  1. Bravo. Encore un beau récit. J’adore ce ton décalé et réaliste. Vivement les prochaines lectures avec les matchs du printemps. J’ai vu sur ton site qu’il y avait une rubrique « Confessions ». Si tu acceptes toujours les contributions, je vais tenter de t’en envoyer une dans les semaines à venir…

    1. Salut, merci et avec plaisir pour ton reste. Cette rubrique est ouverte à tout le monde. À+!

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